En amont : structurer la PI avant la levée de fonds

À quel moment de la vie d’une startup l’incubateur commence-t-il à aborder la PI ? Pourquoi est-ce crucial avant de lever des fonds ?

Emmanuel Papadacci-Stephanopoli : Au Village by CA Paris, nous l'abordons le plus tôt possible : les mauvaises décisions du démarrage sont très difficiles à corriger ensuite.

Pour une deeptech issue d’un laboratoire, la question se pose dès la prématuration : qui détient quoi entre chercheurs, laboratoires, établissements et la future société ? Sans répartition claire, cela devient un frein au financement puis à terme, à une opération d’exit.

Pour une startup logicielle/SaaS, la question est différente mais tout aussi importante : la société détient-elle réellement le code qui constitue son actif technologique ?

Avant une levée, l’investisseur doit pouvoir répondre à une question finalement très simple : « Qu’est-ce que l’entreprise que je finance possède réellement ? ». La due diligence vérifiera que la société détient bien tous ses actifs de PI.

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Sur le terrain, quelles sont les erreurs ou angles morts les plus fréquents chez les entrepreneurs ?

Emmanuel Papadacci-Stephanopoli : Le principal angle mort est de considérer la PI comme un sujet juridique ponctuel plutôt que comme une composante de la stratégie globale de l’entreprise.

Dans les projets issus de la recherche, il existe une réticence à poser tôt les questions de propriété. Or, si on attend un ou deux ans, les intérêts divergent et les discussions se complexifient. Il faut aussi concilier la logique académique (publier) et la logique entrepreneuriale (protéger avant de publier).

C'est la même chose pour le logiciel : qui a développé le code, sous quel contrat, et qui en détient effectivement les droits ? L’enjeu n’est pas de tout breveter, mais d’avoir une stratégie cohérente avec les véritables barrières à l’entrée.

La décision d’investir et la valorisation

Quelle est la place de la PI dans la décision d'investissement d'un business angel ?

Philippe Rase : La PI n’intervient pas comme un critère isolé : elle vient compléter l’analyse globale faite par les business angels de l’équipe fondatrice, du marché, de la technologie et du modèle économique. C'est un critère de plus en plus déterminant, particulièrement dans la deeptech.

Intervenant dès les premières étapes d'analyse des dossiers, la PI fait le plus souvent partie de nos critères de présélection. Elle permet d'identifier les projets à fort potentiel de croissance en mesurant la capacité de la startup à défendre sa technologie, à limiter les risques de copie et à créer de la valeur sur le long terme. C'est pourquoi France Angels, en partenariat avec l'INPI, encourage chacun de ses réseaux à intégrer la PI dans ses processus de sélection.

Que regardent réellement les investisseurs lorsqu’ils analysent un portefeuille de brevets ?

Philippe Rase : Dans leurs analyses, les business angels ne cherchent pas à empiler les brevets. Ce qui compte, c'est la qualité, la cohérence et la pertinence de la stratégie de PI de la startup.

Nous évaluons si les titres obtenus ou en cours de dépôt constituent de véritables barrières à l'entrée pour sécuriser l'activité. Une protection structurée très tôt rassure l'investisseur sur la capacité de l'entreprise à sécuriser son activité. Dans la deeptech, cela répond aussi à des enjeux majeurs de souveraineté technologique, ce qui renforce encore sa valeur perçue.

En quoi la PI contribue-t-elle concrètement à la valorisation de l'entreprise ?

Philippe Rase : C'est un actif stratégique qui alimente directement la valorisation : elle renforce la position concurrentielle, facilite les partenariats industriels, ouvre des perspectives de revenus de licences et améliore la crédibilité globale auprès des financeurs.

Convaincre les investisseurs : pitch deck et due diligence

Quels sont les éléments essentiels à rassembler dans la data room pour réussir sa due diligence ?

Emmanuel Papadacci-Stephanopoli : Il ne faut surtout pas attendre le démarrage de la due diligence pour la préparer. Une startup bien structurée construit sa data room et ses réflexes de reporting au fil du temps. Une bonne préparation peut accélérer très fortement une levée.

Sur la PI, l’investisseur doit comprendre rapidement :

  • Ce que la société détient réellement : brevets, logiciels, marques, savoir-faire ;
  • La chaîne de propriété des actifs, notamment lorsqu’ils ont été développés par des fondateurs, salariés, prestataires, chercheurs ou laboratoires ;
  • Ce qui est déjà protégé et ce qui est en cours de protection ;
  • Le calendrier de la stratégie PI et les prochaines étapes ;
  • Et surtout, en quoi cette PI protège la création de valeur future de l’entreprise.

Nous insistons aussi sur la qualité globale de la data room (cap table propre, contrats, documentation juridique, sociale et fiscale à jour). La PI fait partie d’une analyse globale des risques pouvant devenir des deal breakers.

Comment aidez-vous les startups à traduire une stratégie PI technique en un argumentaire convaincant ?

Emmanuel Papadacci-Stephanopoli : Notre rôle n’est pas de nous substituer aux conseils en propriété industrielle ou aux avocats spécialisés. Notre rôle est de faire le pont entre l’expertise technique, la stratégie d’entreprise et ce qu’un investisseur doit comprendre.

Nous travaillons avec des réseaux comme Paris Business Angels ou BADGE, dont certains membres ont des profils d’ingénieurs, d'entrepreneurs ou de chercheurs adaptés aux projets deeptech. Les startups peuvent confronter très tôt leur discours à ces investisseurs au travers de sessions de pitch, de clubs de business angels et d’échanges réguliers.

L’objectif est d'abandonner le simple « Nous avons déposé deux brevets » pour adopter une posture stratégique : « Voici l’actif construit, comment nous le protégeons, la barrière à l’entrée créée et la manière dont notre stratégie PI accompagne notre feuille de route technologique, industrielle et financière. »

Comment présenter efficacement sa PI dans un pitch deck ou lors de la due diligence ? Quelle est la principale erreur ou le point sous-estimé par les entrepreneurs lors de cette présentation ?

Philippe Rase : Les investisseurs recherchent une présentation claire, concrète et alignée sur le business. Ils souhaitent comprendre :

  • Quelles innovations sont protégées ou en cours de dépôt ;
  • En quoi ces protections créent un avantage concurrentiel durable ;
  • Et comment elles soutiennent la stratégie de développement globale de l'entreprise.

Les entrepreneurs sous-estiment souvent l'importance d'expliquer le lien direct entre leur propriété intellectuelle et leur modèle économique. Un brevet, à lui seul, ne constitue pas un argument suffisant : il doit démontrer son utilité commerciale et son impact réel sur la création de valeur.

L'accompagnement stratégique et le retour d'expérience

Au-delà du financement, quelle est la valeur ajoutée concrète des business angels ?

Philippe Rase : Les business angels sont actifs dans le financement des startups deeptech, où la PI représente un actif déterminant.

Au-delà des capitaux, ils apportent un véritable soutien opérationnel qui se traduit par huit axes clés d'accompagnement :

  1. Capital : Un investissement qui accompagne la startup sur plusieurs cycles de développement ;
  2. Mentorat stratégique : Un accompagnement opérationnel fondé sur leur expérience et leurs expertises ;
  3. Réseau : Un accès privilégié à d'autres Business Angels, partenaires, experts et investisseurs ;
  4. Crédibilité et confiance : Leur engagement renforce la crédibilité de la startup auprès des financeurs et des partenaires ;
  5. Accompagnement stratégique : Un appui dans les décisions clés (mise sur le marché, stratégie de PI, constitution de l'équipe, levées de fonds) ;
  6. Accès à des opportunités : Des mises en relation avec des grands groupes, des programmes d'innovation et des institutions ;
  7. Engagement sur le long terme : Une présence aux côtés des entrepreneurs à chaque étape, y compris dans les périodes difficiles ;
  8. Vision partagée : La conviction commune que les innovations deeptech répondent aux grands défis technologiques, économiques et sociétaux.

Avez-vous des exemples concrets où cet accompagnement a porté ses fruits ?

Philippe Rase : Le parcours de la startup deeptech Hprobe illustre parfaitement cette dynamique. Dès les premières étapes en 2017, Grenoble Angels, réseau membre de France Angels, a apporté bien plus qu'un financement : une crédibilité sectorielle, un accompagnement stratégique en matière de gouvernance et de positionnement, ainsi qu'un accès à un réseau industriel déterminant.

Cet engagement a contribué à la croissance de la startup jusqu'à son acquisition par Mycronic en 2025, démontrant qu'un accompagnement de long terme crée de la valeur pour les entrepreneurs comme pour les investisseurs. À cette occasion, les Business Angels sont sortis de Hprobe et le dirigeant de Hprobe ainsi qu’un cadre de la société ont souhaité devenir eux-mêmes membre de Grenoble Angels.

Emmanuel Papadacci-Stephanopoli : Nous avons accompagné plusieurs entreprises technologiques comme Sublime Énergie, Craft AI ou Mobioos, pour lesquelles la maîtrise des actifs technologiques fait partie intégrante du projet présenté aux investisseurs.

Le point commun des meilleurs dossiers est qu’il n’existe finalement pas une stratégie business d’un côté et une stratégie PI de l’autre. Il existe une seule stratégie d’entreprise cohérente : la technologie développée, le marché ciblé, les financements nécessaires et la manière de protéger la valeur créée avancent ensemble.

C’est cela qui rassure un investisseur. Il comprend précisément ce qu’il finance aujourd’hui, ce que cette technologie peut devenir demain et pourquoi la valeur créée pourra rester dans l’entreprise. À l’inverse, une PI insuffisamment structurée peut introduire un doute au pire moment : celui où l’investisseur s’apprête à signer.

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