Imaginez qu'un concurrent commercialise une télécommande qui ressemble trait pour trait à la vôtre : même mécanisme interne, même design extérieur. C'est précisément ce qu'a vécu la société Somfy.
En 2006, le Tribunal de grande instance de Paris a sanctionné un concurrent qui copiait à la fois les mécanismes internes et l'apparence extérieure des télécommandes Somfy. Le tribunal a condamné le contrefacteur sur chaque titre de propriété industrielle concerné (brevets, dessins & modèles et marques) avec des indemnisations distinctes : 120 000 € au titre de la contrefaçon des brevets, 13 000 € au titre de la contrefaçon des dessins & modèles.
Le message est clair : chaque titre protège un aspect différent du produit et chaque atteinte est réparée séparément. En cumulant les protections, Somfy disposait d'une base juridique solide sur tous les fronts.
Autre illustration parlante : l'affaire du couteau « Bivouac » (Cour d'appel de Lyon, 2006). Un concurrent avait copié à la fois le mécanisme et le design d'un couteau multipièces. Le juge a clairement distingué les deux aspects : le design (corps arrondi, harmonie des matériaux) relevait d'un « souci d'esthétisme » indépendant de la technique. Résultat : deux condamnations distinctes, l'une fondée sur l’atteinte à la technique, l'autre sur l’atteinte à l'apparence. Et si le brevet avait été annulé (dans le cadre d’une action reconventionnelle en nullité par exemple) ? Le modèle restait une protection autonome, toujours valable.
Ces deux affaires illustrent une réalité souvent sous-estimée par les entrepreneurs : un brevet seul ne suffit pas à protéger l'intégralité d'un produit innovant.
Que protège-t-on vraiment ? Deux titres, deux objets distincts
Le brevet : gardien de la technologie
Un brevet protège une solution technique à un problème technique. Pour être brevetable, votre invention doit être nouvelle, non évidente pour un professionnel du domaine, et applicable industriellement. En contrepartie de cette protection exclusive, vous en rendez publique la description technique et c'est là un point crucial pour la suite. La durée de protection est de 20 ans maximum.
Le modèle : gardien de l'apparence
Le modèle protège l'apparence d'un produit : ses lignes, ses contours, ses couleurs, sa forme, etc. Pour être protégée, cette apparence doit être nouvelle et créer une impression visuelle suffisamment distincte des créations existantes. La protection dure cinq ans, renouvelable jusqu'à 25 ans au total.
Là où la frontière est nette et stratégique
La loi pose une règle simple : si une apparence est dictée uniquement et exclusivement par des contraintes techniques (une forme imposée par le fonctionnement du mécanisme, par exemple), elle ne peut pas être protégée par un modèle. Seul le brevet peut alors entrer en jeu.
À l'inverse, les créations purement esthétiques ne relèvent pas du brevet, mais correspondent exactement à ce que protège le modèle.
Concrètement : si votre produit est à la fois innovant sur le plan technique ET reconnaissable sur le plan esthétique, vous pouvez (et devriez) protéger les deux dimensions. Il ne s’agit pas d’une sur-protection, mais d’une démarche stratégique pour optimiser la protection.
À partir d'un seul brevet, plusieurs designs à protéger
Un avantage souvent méconnu : un même concept inventif (protégé par un brevet) peut donner lieu au dépôt de plusieurs modèles. Si votre produit existe en plusieurs variantes esthétiques, chaque version peut faire l'objet d'un dépôt distinct. De même, il est possible de protéger le produit dans son ensemble, mais également certaines parties du produit en vue de renforcer l’étendue de la protection et prévenir d’éventuelles copies partielles du produit. Vous construisez ainsi un portefeuille de protection solide à partir d'une seule innovation technique.
Les avantages stratégiques du cumul brevet et modèle
Avantage n°1 : Couverture défensive contre toutes les formes de copie
Face aux contrefacteurs, trois scénarios sont possibles :
- Le concurrent copie l'apparence sans la technique : il développe une solution différente pour contourner votre brevet, mais imite votre design pour capter votre notoriété. Sans protection du modèle, vous n'avez aucun recours sur ce terrain.
- Le concurrent copie la technique avec un design différent : il utilise votre invention dans un produit à l'apparence différente. Là, seul le brevet vous protège.
- Le concurrent copie les deux (la copie servile) : c'est le cas Somfy. Le cumul brevet + protection du modèle vous permet de lancer une double action. Et si le brevet est fragilisé ou annulé en cours de procédure, la protection du modèle reste une base autonome pour obtenir condamnation.
Avantage n°2 : Cinq années de protection supplémentaires après le brevet
Votre brevet expire après 20 ans. Dans le domaine public, n'importe qui peut exploiter votre technologie. Mais si votre protection du modèle est toujours en vigueur (elle peut l'être jusqu'à 25 ans), vos concurrents pourront utiliser la technique, mais pas copier le design de votre produit. Vous conservez ainsi un avantage concurrentiel basé sur l'identité visuelle, qui constitue souvent le principal facteur de fidélisation des clients.
Avantage n°3 : Rapidité, coût réduit et confidentialité prolongée
Sur le plan procédural, la protection du modèle est très simple comparée au brevet :
- Le brevet implique un examen approfondi qui peut durer deux à cinq ans et coûter plusieurs milliers d'euros.
- La protection du modèle est une procédure essentiellement déclarative avec un examen au fond allégé : enregistrement en quelques semaines, pour quelques centaines d'euros.
Un autre de ses avantages est celui de la confidentialité : vous pouvez demander l'ajournement de la publication de votre modèle jusqu'à 36 mois après le dépôt. Cela signifie que vous sécurisez une date de priorité tout en gardant votre design secret jusqu'au lancement commercial, et donc sans alerter vos concurrents.
Par contraste, une demande de brevet est publiée automatiquement 18 mois après son dépôt. La combinaison des deux titres offre donc une gestion fine de la confidentialité : le brevet ancre la protection technique (avec publication à 18 mois), tandis que le modèle peut rester secret jusqu'à 36 mois, offrant une fenêtre stratégique précieuse avant le lancement.
Avantage n°4 : Valorisation et flexibilité contractuelle
Un portefeuille de propriété intellectuelle combinant brevets et modèles est un signal fort et sécurisant pour vos investisseurs, partenaires et acheteurs potentiels. Il renforce la valorisation de votre entreprise lors de levées de fonds ou d'opérations de fusion-acquisition.
Il permet aussi des stratégies de licence plus fines : vous pouvez accorder une licence sur la technologie (brevet) à un fabricant industriel, tout en gardant l'exclusivité sur le design, ou l'inverse, licencier l'apparence à un partenaire marketing sans lui transférer la technologie. Cette flexibilité contractuelle est impossible avec un seul titre.
En résumé
Protéger une innovation par un brevet seul, c'est laisser son apparence sans défense or le design est souvent le premier facteur d’identification et de choix pour un consommateur. La complémentarité brevet et modèle n'est pas une option réservée aux grands groupes : c'est une nécessité stratégique pour toute entreprise dont le produit est à la fois techniquement innovant et visuellement identifiable. Le brevet sécurise la technologie. Le modèle sécurise l'identité visuelle. Ensemble, ils forment un bouclier complet.
Références : TGI Paris, 27 sept. 2006, affaire Somfy (n° 05/17485) ; CA Lyon, 26 oct. 2006, affaire du couteau Bivouac (n° 05/04000) ; art. L. 511-1, L. 511-4, L. 511-8, L. 513-1, L. 611-10 du Code de la propriété intellectuelle ; art. 30, Directive (UE) 2024/2823.
Titre
Faites-vous accompagner
Les chargés d’affaires en France ou les conseillers régionaux à l’international de l’INPI sont à votre disposition pour vous accompagner et vous aider à mieux appréhender les outils de propriété intellectuelle à votre disposition mais également les bonnes pratiques à avoir pour se développer à l’international.