Secret(s) ou brevet(s) ? La réponse de Michelin.

Le centenaire groupe Michelin est l'un des leaders mondiaux du pneu. Reconnu pour la qualité technologique de ses produits, il a longtemps compté sur le secret pour maintenir son avance avant de passer, entre le milieu et la fin des années 80, à une politique beaucoup plus affirmée de dépôts de brevets. Ainsi, alors que l'entreprise au bibendum en déposait une vingtaine par an il y a vingt-cinq ans, elle comptabilisait 336 dépôts en 2014. Éclairages sur la stratégie de propriété intellectuelle de ce fleuron de l'industrie française avec Jacques Bauvir, chef du service PI.
 

> Qu'est-ce qui explique ce virage du secret au brevet ?

Notre principe de base est de breveter tout ce qui se voit et de garder secret ce qui peut l'être, notamment ce qui concerne la fabrication - depuis les matériaux utilisés jusqu'aux machines que nous avons la particularité de fabriquer nous-mêmes. Mais c'est devenu plus difficile à partir du milieu des années 80 environ. D'une part, même avec beaucoup de précautions, le monde des ateliers ne peut pas être totalement hermétique. D'autre part le reverse engineering [ou rétroingénierie, soit le fait d'analyser un objet pour en déterminer le fonctionnement interne ou la méthode de fabrication] permet d'accéder à de plus en plus d'informations. En gros, nous avons toujours déposé des brevets sur la structure du pneu mais à l'époque nous n'en déposions pas ou peu sur les matériels de fabrication ou les matières premières comme c'est le cas maintenant. 

> Malgré ces évolutions qui vous ont poussé à recourir plus aux brevets, est-ce que le secret reste un moyen de protection pour le groupe ?

Oui, le secret reste bien un moyen de protection pour le groupe, mais un complément avec une démarche de dépôt de brevets très offensive. Sur le marché du pneumatique, tous les acteurs protègent leurs différences techniques par des brevets. En fait, à chaque émergence d'une innovation spécifique, il faut faire un diagnostic de brevetabilité car tout n'est pas préemptable par le brevet, comme le savoir-faire par exemple. Il faut aussi prendre le temps de réfléchir à la fois à ce que le reverse engineering permet et aux moyens d'investigation et de preuve en cas de contrefaçon suspectée. Ensuite, c'est une décision stratégique à prendre en fonction des risques et bénéfices.

 

> Quels sont les avantages du secret et qu'est-ce que ça implique ?

Le brevet protège car c'est un puissant droit d'interdire mais dès qu'il est publié il rend aussi vos concurrents plus intelligents. Le secret permet à l'inverse de conserver pour soi son avancée. Il réclame du coup une gestion cohérente et mondiale de la préservation de ce secret. Il faut bien sûr prioriser : on ne peut pas dire que tout est secret et de même importance, mais il faut mettre les moyens adaptés en fonction des niveaux de risques. Évidemment, certains salariés sont plus concernés et suivent des programmes spécifiques, mais les 112 000 salariés du groupe Michelin sont tous formés et sensibilisés aux règles de confidentialité. C'est d'autant plus important que ce n'est pas forcément intuitif de verrouiller ses armoires ou son bureau lorsqu'on prend une pause-café. On pourrait faire un parallèle avec le domicile privé : rendre la pénétration impossible n'est pas réaliste mais on peut espérer décourager les cambrioleurs en leur rendant la tâche plus compliquée.

 

> Au-delà de la crainte d'être découvert, est-ce qu'il y a d'autres risques à opter pour une stratégie de secret ?

Le risque principal, surtout sur une technologie de rupture ou innovation de taille, c'est d'avoir en face un concurrent qui aura lui choisi le brevet. En France, on peut toujours faire valoir la possession personnelle antérieure mais dans le reste du monde il faut prouver qu'on utilisait avant la technologie. Dans ces cas-là, on ne peut donc continuer à utiliser la technologie en question sans être poursuivi pour contrefaçon par le concurrent possédant le brevet que sur les territoires où on exploitait la technologie. Le risque du secret c'est donc un problème de liberté d'exploitation. Après les possibilités de reverse engineering dont je vous parlais, la seconde hypothèse à creuser au moment de choisir entre secret et brevet est donc celle d'un éventuel dépôt  par un concurrent.

 

> Quels sont pour vous les bénéfices d'une protection par brevets ?

D'abord, je précise que pour Michelin, le brevet est essentiellement l’outil permettant de protéger nos différentiations dans les technologies. C'est d'autant plus important pour mettre en valeur les produits à fort contenu technologique : les brevets sont de plus en plus des arguments commerciaux puissants. C'est aussi une manière de montrer sa force sur le marché. Mais évidemment, on ne peut pas augmenter ses dépôts de brevets sans mener une réflexion et des actions en rapport avec eux. Donc il faut être soi-même plus vigilant. Ça passe notamment par la veille technologique. On est obligé de surveiller de manière systématique, complète et précise les brevets du marché. La lutte anti-contrefaçon est importante aussi et le groupe Michelin n’hésite pas à réagir systématiquement dans ce domaine pour faire respecter ses droits.