L’innovation sous Napoléon 1er

« Un bon croquis vaut mieux qu'un long discours ! » A l’heure du bicentenaire de la mort de Napoléon Bonaparte, quel plus bel exemple que les brevets d’invention pour illustrer cette petite phrase prononcée par l’Empereur pour exprimer cette vérité, supposée universelle ?
 

Dans le même élan que celui reconnaissant les libertés de parole, de la presse ou des cultes, la Révolution reconnaît à chaque citoyen le droit de bénéficier des fruits de ses inventions. Abolition des corporations, respect de la propriété privée et reconnaissance de l’initiative individuelle : les lois des 7 janvier et 25 mai 1791 relatives aux découvertes utiles et aux moyens d’en assurer la propriété à leurs auteurs ouvrent la voie aux inventeurs de tous horizons. Cette protection est accordée suivant la requête du demandeur, lors de son dépôt, pour cinq, dix ou quinze ans. Les brevets sont alors délivrés sans examen préalable de la nouveauté, de la valeur ou de l’existence même de l’invention. Dans son principe, le brevet est conçu comme un contrat d’une durée limitée, passé entre la société et l’inventeur. Ce dernier bénéficie d’un droit de propriété lui donnant un monopole exclusif pour exploiter son brevet, avec la protection des pouvoirs publics. A la fin de cette durée, l’invention appartient définitivement à la société. Ces principes deviennent la base en la matière.

A partir de 1804 et durant toute la durée de son sacre, Napoléon ne change rien à ces règles législatives. Jusqu’en 1815, ce ne sont pas moins de 680 demandes de brevets qui sont déposées. Comparativement aux années qui précèdent, la moyenne du nombre annuels de dépôts est bien plus élevée, preuve qu’un certain dynamisme pousse à l’innovation. La guerre continuelle n'interdit pas la croissance de certains secteurs qui connaissent un démarrage annonciateur de l’industrialisation. Même si la situation économique de la France n’est pas fameuse, de nouvelles inventions, parfois importées de pays hostiles à l’Empereur, témoignent d’un essor industriel, scientifique et technique ou encore artistique.

L’une des branches essentielles de l'activité nationale à cette époque est l’industrie textile qui est l’un des moteurs de l’industrialisation. L’importation du coton en Europe à la fin du XVIIe siècle bouleverse les modes et les procédés de fabrication. Dès lors, la mécanisation ne cesse de faire progresser les machines et les techniques. En Angleterre, la navette volante est inventée par John Kay en 1733. Elle permet de tisser plus vite des tissus plus larges avec deux fois moins d'ouvriers. En France, l’invention d’un nouveau métier à tisser par Joseph-Charles Jacquard va également transformer l'industrie textile. Ce nouveau métier est amélioré en 1804 et il devient ainsi possible à un seul ouvrier de le faire fonctionner, sans le recours à aucune autre assistance. Cette innovation majeure participe à la prospérité du secteur de la soie, notamment à Lyon d’où Jacquard est originaire.

Ensuite, dans le domaine de l’énergie, le pyréolophore est sans doute l’une des inventions les plus importantes. Tiré du grec pyr (feu), eolo (vent) et phore (je porte ou produis), le nom de cette machine reste dans l’histoire de la production d’énergie comme étant le premier prototype de moteur reposant sur le principe de la combustion interne. Il est mis au point en 1806 par Joseph-Nicéphore Nièpce, qui « invente » la photographie quelques années plus tard,  et son frère Claude. Le pyréolophore s'apparente aux machines à vapeur mais n'utilise pas uniquement le charbon comme source de chaleur mais un mélange de charbon et de résine, additionné de pétrole. Son amélioration progressive permet plus tard le développement des premiers moteurs à combustion interne par de grands ingénieurs comme Alphonse Beau de Rochas, Etienne Lenoir ou encore Rudolf Diesel. Tous font également breveter leurs perfectionnements.

Le domaine artistique n’est pas en reste. A l’image d’Ignace Pleyel qui dépose de très nombreux brevets. D'origine autrichienne et naturalisé français, Pleyel est un compositeur, éditeur de musique et fabricant de pianos qui demeure célèbre pour la salle de concert parisienne qui porte aujourd’hui son nom. En 1810, un an après avoir fondé sa manufacture de pianos, il brevète par exemple des procédés de fabrication de cordes en cuivre et en fer, pour le forte-piano et autres instruments. Il est intéressant de noter que cette innovation est le résultat de la pénurie due aux conflits qui entraînent des difficultés d’approvisionnement : les cordes métalliques viennent « de Nuremberg dont les fabriques fournissaient, presque à elles-seules, à la consommation générale de l'Europe »[1]. Pleyel remédie à cela en lançant une production nationale. On peut encore citer une autre invention qui fait progresser les arts et les lettres : c’est Firmin Didot qui dépose le brevet pour des moules, fourneaux, ustensiles, instruments et procédés propres à la fonte des caractères d'imprimerie en 1815. Firmin est le membre le plus célèbre de la famille Didot. Imprimeur, éditeur, créateur de caractères typographiques mais aussi homme politique, Firmin Didot se distingue surtout comme graveur et fondeur comme en témoigne son brevet.

Bien éloigné des préoccupations terrestres de l’époque, un dernier exemple reflète la rapidité des progrès techniques tout autant qu’un certain attrait scientifique pour les découvertes. Parallèlement aux premiers essais de navigation aérienne, les expériences destinées à explorer le monde sous-marin se multiplient. En 1806, Pierre-Marie Touboulic, attaché au service de la Marine, conçoit l’un des premiers appareils plongeurs : l’ichtioandre, littéralement l’homme-poisson. Cette nouvelle machine à plonger se démarque de celles mises au point jusque-là dans le fait que c’est un équipement autonome, sans lien avec la surface. L’appareil fonctionne par injection de l’oxygène nécessaire à la respiration et par l'absorption de gaz carbonique rejeté au moment de l'expiration. Une première, qui ouvre la voie aux appareils de plongées modernes.

680, c’est le nombre d’invention brevetées au cours du règne de Napoléon 1er. C’est bien peu si l’on compare aux 410 000 dossiers originaux conservés par l’Institut national de la propriété industrielle depuis 1791 jusqu’à 1900. Néanmoins, la diversité des domaines touchés par l’innovation démontre l’effervescence technique de cette période. Bien que troublée, elle n’en demeure pas moins l’un des jalons historiques qui mène au monde contemporain.

[1] Académie des Sciences, procès-verbal de la séance du 3 mai 1811, p. 483.

  • Brevet d'invention de 10 ans, déposé en 1806 par Joseph-Nicéphore et Claude NIEPCE pour le pyréolophore, machine dont le principe moteur est l'air dilaté par le feu, propre à mettre en mouvement toutes sortes de mécaniques (1BA395, archives INPI).
  • Brevet d’invention de 10 ans, déposé en 1808 par Pierre-Marie TOUBOULIC pour l'ichtioandre, nouvelle machine à plonger (1BA452, archives INPI).
  • Brevet d'importation de 15 ans, déposé en 1815 par Firmin DIDOT pour des moules, fourneaux, ustensiles, instruments et procédés propres à la fonte des caractères d'imprimerie (1BA336, archives INPI).
  • Brevet d'invention de 15 ans, déposé en1805 par Joseph-Charles JACQUARD pour un métier à filets (1BA311, archives INPI).
  • Brevet d'importation de 15 ans, déposé en 1810 par Ignace PLEYEL pour des procédés de fabrication de cordes en cuivre et en fer, pour le forte-piano et autres instruments (1BA601, archives INPI).