Ynsect, la petite société qui monte, qui monte...

Les quatre jeunes fondateurs de cette entreprise spécialisée dans l'élevage et la transformation d'insectes proposent des réponses innovantes aux enjeux écologiques et économiques mondiaux. Talent 2015, Ynsect était d'ailleurs présente sur le stand de l'INPI lors de la COP21.
 

Les chiffres sont sans appel. D'ici 2050, la terre sera peuplée de près de 9 milliards d'habitants. Comment les nourrir sans épuiser les ressources naturelles ? Où trouver les sources de protéines qui vont alimenter les poissons et volailles, animaux les plus consommés au monde ? Cette conscience écologique anime les quatre fondateurs d'Ynsect depuis longtemps. À peine sortis de leurs études, Antoine Hubert, Jean-Gabriel Levon, Fabrice Berrot et Alexis Angot ont fondé Worgamic, une association de promotion de l'alimentation durable. En plus de leurs activités professionnelles respectives*, ils consacrent leur temps à développer des jeux pédagogiques sur le sujet et s'intéressent de près au recyclage de déchets organiques par les lombrics, une technique qu'Antoine Hubert a pu observer lors d'une mission dans un centre de recherche en Nouvelle-Zélande.

C'est dans le cadre de ce lobbying associatif que les quatre amis tombent un jour sur des travaux universitaires explorant l'utilisation des insectes dans l'industrie agroalimentaire. Les avantages des insectes sont multiples : ils se reproduisent vite, n'ont pas besoin de beaucoup d'eau ou d'énergie et ne génèrent pas de déchets. Au milieu de toutes ces petites bêtes ailées ou terriennes qui constituent une alimentation naturelle et de qualité pour les volailles et les poissons, le coléoptère Tenebrio molitor attire leur attention : une espèce grégaire, nocturne, à haute teneur en protéines. Les jeunes ingénieurs ont envie de mettre les mains à la pâte, ou plutôt dans la poudre d'insectes. En 2011, ils créent Ynsect sur une vision très claire : « Les insectes sont amenés à devenir une brique incontournable d'un système alimentaire mondial plus durable », résume Antoine Hubert, le nouveau président de la société. L'idée est de faire d'Ynsect une compagnie leader en élevage et transformation des insectes à destination de l'industrie animale, mais aussi de la chimie verte, des cosmétiques, des fertilisants... le tout sur un marché mondial.

D'une vision à une cartographie des brevets

Reste à savoir si les quatre compères peuvent convaincre des partenaires, lever des fonds, et créer les structures nécessaires à cette ambition. « C'était un challenge car nous partions d'une vision mais n'avions aucune technologie à présenter », se remémore Antoine Hubert. Les associés décident de tester leurs idées dans divers concours d'entrepreneuriat. Leur concept séduit immédiatement. Dès 2012, Ynsect remporte le grand prix de l'innovation de la Ville de Paris, catégorie éco-innovation, le concours national de la création d'entreprises agroalimentaires, le prix Gérondeau Zodiac Aérospace — Fondation de l'École Polytechnique. La société est alors intégrée par le prestigieux incubateur Agoranov et touche des premières aides de la BPI. « Ces fonds nous ont permis de réaliser une étude de marché et une cartographie des brevets existants », explique Antoine Hubert. Ce panorama de tout ce qui avait déjà été réalisé autour de la transformation d'insectes montre que 95 % des brevets sur le sujet ont été déposés en Asie. « Il y avait clairement un espace possible et important pour une activité en Europe et dans le reste du monde », raconte le jeune président. En 2013, un laboratoire de R&D est donc construit et deux premiers salariés spécialistes de biochimie sont recrutés. La société s'inscrit dans le projet de recherche publique baptisé « Désirable ». Doté d'un million d'euros par l'Agence nationale de recherche, il rassemble universitaires, chercheurs et entreprises pour travailler sur la manière dont les insectes peuvent devenir une nouvelle ressource alimentaire plus écologique.

L'envol d'Ynsect

Dans son laboratoire, la petite équipe d'Ynsect parvient à mettre au point un prototype de transformation des fameux coléoptères pour produire de la farine protéique, utilisée dans l'alimentation animale. Dès lors, tout s'accélère. La société s'installe au Génopole d'Évry, lève 1,8 million d'euros auprès de fonds d'investissement en mars 2014 puis 5,5 millions à peine six mois plus tard. Elle en profite pour étoffer ses équipes de R&D : trois cadres seniors solidement expérimentés rejoignent également l'entreprise en tant qu'associés. Ynsect continue à rafler des prix, notamment celui du Cleantech Open France et du prestigieux Concours mondial Innovation 2030.

En 2015, la société en pleine croissance s'installe dans un espace de 1 700 mètres carrés du Génopole, à la fois siège social et centre R&D, baptisé Ynstitute. « Il s'agit du plus grand centre de recherche privé au monde sur le sujet », souligne Antoine Hubert. Le jeune président coordonne aussi le comité de propriété intellectuelle qui se réunit tous les trimestres. « Nous avons une stratégie de propriété intellectuelle très structurée. Dès que la R&D nous propose une idée, nous cherchons systématiquement à savoir si elle a déjà été protégée, et si ce n'est pas le cas, nous enclenchons une procédure de brevets, d'abord dans le périmètre national, puis à l'international », explique-t-il. Depuis deux ans, une quinzaine de brevets concernant les produits, les procédés et les applications ont ainsi été déposés : hydrolyse protéique, extraction mécanique et enzymatique par exemple. Les marques ne sont pas en reste puisque la société en a déposé plusieurs avec une protection européenne a minima.

En 2016, l'équipe a inauguré à Dole une unité de démonstration technologique et commerciale, Ynsite. L'objectif est de passer du métier de chercheur à celui d'éleveur à grande échelle. « Ce n'est pas simple, nous travaillons sur du vivant, il y a toujours des aléas, et nous devons particulièrement veiller à la santé et au bien-être animal », constate Antoine Hubert. Malgré les difficultés, l'usine de Dole montre que ce changement d'échelle est possible. Cerise sur le gâteau, 90 % de la production est d'ores et déjà vendue à l'industrie animale.

La société, qui compte désormais près de 50 salariés, n'entend pas s'arrêter en si bon chemin. La suite devrait voir la construction d'une usine à échelle commerciale et la production en grands volumes, mais aussi l'exploration d'autres débouchés : chimie verte, cosmétique, biomatériaux et... nutrition humaine ! L'insecte est l'avenir de l'homme, les quatre fondateurs en sont persuadés.

 

* Antoine Hubert, ingénieur agronome de formation a travaillé chez Total et Altran. Jean-Gabriel Levon, ingénieur, a été consultant chez Schlumbert. Fabrice Berrot a suivi des études en informatique et mathématiques appliquées et travaillé chez GDF-Suez. Alexis Angot, licencié en droit et diplômé de l'Essec, vient du secteur de la finance.