Crossject : l'auto-médication nouvelle génération

Après 12 ans de recherche et développement et 70 millions d'euros investis, ce laboratoire français spécialisé dans les médicaments auto-injectables est aujourd'hui en plein développement et vise un marché mondial.
 

L'innovation est le moteur de notre existence

Patrick Alexandre, fondateur de Crossject

Choc anaphylactique, crise d'épilepsie, migraine aiguë : autant de situations d'urgence, parfois vitales, auxquelles patients et soignants doivent répondre rapidement par un traitement adapté. Problème : pour un malade qui vit une telle situation, trouver son médicament, mesurer exactement la bonne dose et se l'injecter peut être au-dessus de ses forces ou trop compliqué. Concevoir un dispositif facile et sûr pour l'auto-administration de médicaments, voilà donc le challenge auquel s'est attaqué Patrick Alexandre, fondateur de Crossject. 

La propulsion militaire et spatiale au service des patients

A la fin des années 1990, cet ingénieur diplômé de Supélec travaille dans une division du Laboratoire Fournier. « Des patchs ou des gélules pour la prise orale de médicaments étaient étudiés, mais il n'y avait rien pour les produits injectables, alors même qu'il s'agit de la voie la plus efficace et la plus rapide d'absorption », raconte-t-il. Son équipe et lui veulent mettre au point un système d'auto-injection sans aiguille, qui permettrait d'améliorer grandement la prise de médicament et le confort du patient. Des dispositifs existent déjà sur le marché, mais conçus à partir de ressorts et de bouteilles de gaz comprimés, donc peu pratiques. « Ils étaient utilisés pour la vaccination de masse : le bétail et... les armées ! » se remémore Patrick Alexandre. Lui souhaite proposer un petit appareil individuel, prérempli avec la bonne dose de médicament et à usage unique.

Les barrières technologiques sont élevées. Il faut d'abord trouver un moyen de propulsion adapté ; et ensuite parvenir à miniaturiser tout cela dans un petit boîtier. Patrick Alexandre a alors l'idée de se tourner vers ses pairs ingénieurs... dans un tout autre domaine : la propulsion militaire et spatiale. Il travaille ainsi avec la SNPE, la Société nationale des poudres et des explosifs, en s'appuyant sur une conviction : « la pyrotechnie est un moyen de stocker l'énergie dans un tout petit volume ». Au printemps 1998, l'équipe met au point une maquette qui pèse environ trois kilos. Elle est testée dans le tunnel de tir utilisé habituellement pour des canons. A condition d'être miniaturisé bien sûr, le dispositif semble prometteur.

Pourtant, le projet manque d'être arrêté au début des années 2000. La succession du président fondateur de Fournier s'avère complexe et le laboratoire est vendu, ce qui stoppe net toutes les recherches R&D. « Heureusement, à ce moment là, j'ai rencontré deux investisseurs qui m'ont convaincu de repartir », raconte Patrick Alexandre. Avec l'aide de ce fond d'investissement, tous les droits de propriété industrielle liée au projet sont rachetés et la société Crossject officiellement lancée.

Patrick Alexandre peut donc passer à l'étape de la miniaturisation, en gardant une vision très précise du produit final qu'il souhaite. Il fait appel à des expertises pointues : verrerie suisse, plasturgie française, fabrication de tubes allemande. « Ce processus d'industrialisation nécessite des ajustements permanents : l'innovation est le moteur de notre existence », constate-t-il. Après douze longues années de recherche et près de 1 000 tests effectués sur peau humaine, Zeneo, un système d'auto-injection sans aiguille, petit, facile, sûr et confortable est mis au point. L'appareil fonctionne avec un générateur de gaz de type airbag, avec possibilité de régler la pression en fonction de la future molécule médicamenteuse. Il peut être utilisé pour des injections intradermiques, sous cutanées et intramusculaires.

Pour protéger l'ensemble des innovations, ce sont plus de 400 brevets qui ont été déposés dans 28 familles. « Nous avons mis douze ans à développer notre produit et investi près de 70 millions d'euros : des barrières sont nécessaires pour éviter d'être copiés. Nous avons donc choisi une stratégie offensive en déposant de nombreux brevets », souligne-t-il.

A ses débuts, Zeneo pouvait être combiné avec trois médicaments : methotrexate pour la polyarthrite rhumatoïde, adrénaline pour le choc anaphylactique, sumatriptan pour la migraine aiguë. En novembre dernier, Crossject a décroché 6,7 millions d'euros de financement par Bpifrance dans le cadre du programme des investissements d'avenir. « Grâce à cette aide, nous avons désormais un portefeuille de sept médicaments », annonce Patrick Alexandre. Et la société ne compte pas s'arrêter là : « l'objectif est de constituer le plus gros portefeuille de produits d'urgence ». Les premières demandes d'autorisation de mise sur le marché ont été effectuées et la commercialisation devrait débuter en 2017. Dans l'intervalle, il s'agit aussi de trouver des distributeurs avec lesquels négocier des licences. Des partenaires chinois et indiens ont déjà été trouvés. Dans ce domaine, le terrain de jeu est mondial et Crossject, grâce à sa politique d'innovation, semble bien parti pour y jouer un rôle majeur.